Depuis quelques années, est transmise une liste de dix stratégies manipulatoires qu’aurait éditée Noam Chomsky, un célèbre linguiste américain (pas très copain avec Skinner d’ailleurs).

Le site www.noam-chomsky.fr montre que l’auteur du document ne semble pas être Chomsky lui-même. On retrouve sur d’autres sites le nom de Sylvain Timsit. Mais il semble que lui-même se soit inspiré d’un protocole édité par un militaire américain. Qui au final l’aurait reprit d’un prisonnier… Bref, peu importe le débat sur l’auteur, ce qui nous concerne ici ce sont les éléments de l’article qui sont tout de même très intéressants.

Voici une traduction comportementale des différentes stratégies :

1) La stratégie de la distraction

Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

Il s’agit ici de réorientation : On présente aux sujets des stimuli plus saillants (« intéressants ») que ceux auxquels ils pourraient être naturellement confrontés. En d’autres termes, on présente des informations qui seront plus intéressantes que les évènements actuels (mais pas vraiment plus pertinentes pour leur vie quotidienne) et les individus se tourneront préférentiellement vers ces informations. Il peut même y avoir masquage si on estime que certains médias mettent plus d’importance sur un évènement qu’un autre.

2) Créer des problèmes puis produire des solutions

Cette méthode est aussi appelée « problème-réaction-solution ». On crée d’abord un problème, une « situation » prévue pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Par exemple: laisser se développer la violence urbaine, ou organiser des attentats sanglants, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté. Ou encore : créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

Pour le bon fonctionnement de cette stratégie, on présuppose que le retrait direct de stimuli positifs (renforçateurs) entraîne généralement les sujets à échapper à cette situation de retrait (exemple de situation agréable dans l’article : nos droits sociaux). La technique consiste à placer les sujets dans une situation aversive. Afin de retirer ou amoindrir cette situation désagréable, on propose un évènement qui peut être une bonne solution, mais qui en contrepartie nous retire un renforçateur (ici, on diminue l’effet de la crise en nous retirant certains droits sociaux). Les personnes acceptent, car le plus important à ce moment pour eux est d’échapper à la situation, quitte à y laisser un stimulus agréable qui ne leur est pas forcément utile à l’instant t.

3) La stratégie de la dégradation

Pour faire accepter une mesure inacceptable, il suffit de l’appliquer progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans. C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles (néolibéralisme) ont été imposées durant les années 1980 à 1990. Chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent, autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement.

Ce point doit probablement être en lien avec le précédent, car sans cela il est difficile de voir l’intérêt de laisser une situation se dégrader. Quoi qu’il en soit, cette stratégie nous apprend tout simplement que si l’on nous retire beaucoup de stimuli agréables d’un coup, il y a une plus grande probabilité de voir des comportements d’échappement que lorsque cela est fait progressivement. (Retirer tous les jouets d’un enfant d’un coup, car cela vous embête et vous aurez droit à une magnifique crise, retirez les un par un de façon espacée dans le temps et vous aurez peut-être droit à un râlement, mais pas la même crise que dans la première situation).

4) La stratégie du différé

Une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme « douloureuse, mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur. Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite. Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité. Enfin, cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.

L’explication de cette stratégie est déjà assez bien expliquée. La contingence de la conséquence négative avec le comportement n’est pas immédiate, donc cela est plus facilement acceptable pour les individus. L’effet d’un délai sur la conséquence se retrouve parfois dans nos comportements, par exemple la cigarette. On sait que l’on aura probablement le cancer des poumons, mais c’est tellement loin que l’on préfère continuer de fumer.

5) S’adresser au public comme à des enfants de bas âge

La plupart des publicités destinées au grand public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, souvent proche du débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas âge ou un handicapé mental. Plus on cherchera à tromper le spectateur, plus on adoptera un ton infantilisant. Pourquoi ? « Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dénuée de sens critique que celles d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

L’explication comportementale la plus proche me semble que le fait de nous parler ainsi soit un stimulus discriminateur de comportements que l’on ait pu avoir étant enfant. Comme c’est le stimulus discriminateur qui contrôle le comportement, il y a de fortes chances que le comportement réapparaissent.

En plus clair, c’est lorsque l’on nous parlait de cette manière que l’on avait certains comportements étant enfant. Si l’on recommence à nous reparler ainsi, cette façon de nous parler évoquera nos anciens comportements infantiles qui seraient susceptibles de réapparaître.

6) Faire appel à l’émotion plutôt qu’à la réflexion

Faire appel à l’émotionnel est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, et donc le sens critique des individus. De plus, l’utilisation du registre émotionnel permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs, des pulsions, ou des comportements…

On parle ici de comportements privés, il est donc plus difficile de les expliquer. Mais on peut estimer que la rationalité ne fait pas appel à la dissonance cognitive, alors que l’appel aux émotions oui. C’est-à-dire que si l’on veut râler sur quelqu’un suite à son comportement, mais que l’on apprend avant que la vie sentimentale de la personne n’aille pas bien, on se sentira mal à l’aise de râler sur la personne, car on comprend que c’est une situation difficile pour elle en ce moment. Il y a une différence entre notre attitude et notre comportement, et l’un des deux doit changer pour que l’on puisse de nouveau se sentir bien. Ça sera probablement le comportement, donc on ne râlera pas sur la personne.

7) Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise

Faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage. « La qualité de l’éducation donnée aux classes inférieures doit être la plus pauvre, de telle sorte que le fossé de l’ignorance qui isole les classes inférieures des classes supérieures soit et demeure incompréhensible par les classes inférieures. Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

Grossièrement, il s’agit ici d’un contrôle de l’environnement par une partie de la population. Il s’agit de donner accès ou non au reste de la population à des stimuli bien particuliers. Le groupe qui contrôle permet ainsi d’éviter des situations nuisibles.

8) Encourager le public à se complaire dans la médiocrité

Encourager le public à trouver « cool » le fait d’être bête, vulgaire, et inculte…

Il s’agit de changer la valeur du stimulus « être médiocre » et de lui attribuer une valeur positive, donc renforçante. Le procédé sera sûrement du pairing.

9) Remplacer la révolte par la culpabilité

Faire croire à l’individu qu’il soit seul responsable de son malheur, à cause de l’insuffisance de son intelligence, de ses capacités, ou de ses efforts. Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action. Et sans action, pas de révolution!…

Il s’agit ici de changer la valeur motivationnelle à réaliser certains comportements. En parlant de culpabilité, on joue encore sur des évènements privés. Le procédé ici est encore une réorientation qui peut effectivement influer par après sur l’état motivationnel (Abolishing operation).

10) Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent

Au cours des 50 dernières années, les progrès fulgurants de la science ont creusé un fossé croissant entre les connaissances du public et celles détenues et utilisées par les élites dirigeantes. Grâce à la biologie, la neurobiologie, et la psychologie appliquée, le « système » est parvenu à une connaissance avancée de l’être humain, à la fois physiquement et psychologiquement. Le système en est arrivé à mieux connaître l’individu moyen que celui-ci ne se connaît lui-même. Cela signifie que dans la majorité des cas, le système détient un plus grand contrôle et un plus grand pouvoir sur les individus que les individus eux-mêmes.

Il s’agit, tout comme le point 7, d’une question de contrôle. Plus on contrôle l’environnement, plus on contrôle le comportement des individus.